La rue vue par la rue


Quand des SDF twittent leur quotidien

jeudi 14 novembre 2013

Dans la peau d’un SDF, Martin, 18 ans, renonce au bout d’un jour


« Le plus dur c’est le regard des gens »

Pour comprendre la situation des personnes à la rue, Martin, lycéen de 18 ans, avait décidé de passer une semaine dehors, comme ces sans abris avec qui il échange souvent. Bouleversé par son expérience, il a dû rentrer le soir même. Il nous explique ici pourquoi, et partage la violence d’une réalité qui l’a choqué mais qui renforce aujourd’hui son engagement pour changer les mentalités sur les SDF.

Tweets 2 Rue (T2R) : Comment t’est venue l’idée d’un tel projet ?
Martin : Quand j’allais au lycée à Paris je voyais souvent les sans abris dans la rue et je pensais à tous les préjugés qu’on entend à leur égard. Comme quoi ce sont des gens toujours alcoolisés, sales, qui ne font pas attention à eux, qui sont violents. J’en avais déjà rencontrés certains, avec qui je discute d’ailleurs toujours aujourd’hui, et j’ai voulu me mettre un peu à leur place pour comprendre leur souffrance et ce qu’ils vivaient réellement.

Tweets 2 Rue : Cette quête est-elle liée à une histoire personnelle ou familiale ?
Martin : Non. Je viens d’un milieu aisé. Je n’ai jamais été dans le besoin.  Mais je suis très intéressé par une carrière au service des autres dans l’humanitaire. Dans ma famille, l’initiative en elle même a été très bien perçue mais pas très bien acceptée. Parce que j’ai 18 ans, que je ne suis pas forcément une force de la nature pour faire physiquement face s’il m’arrivait quelque chose dans la rue… Ils étaient surtout inquiets, mais ils trouvaient que c’était une bonne idée.

Tweets 2 Rue : Tu t’étais un peu préparé pour cette expérience ?
Martin : Je ne m’étais pas spécialement préparé pour l’expérience. Parce que justement l’idée de départ était que du jour au lendemain je me retrouve dans la merde. Du jour au lendemain je me retrouve plongé dans le monde de la rue. Sans rien. J’avais juste emporté avec moi un vieux sac de couchage, un pantalon, des chaussures, 2 pulls, un manteau, une petite couverture et c’est tout.

Tweets 2 Rue : Où t’es-tu installé ?
Martin : Je me suis installé devant Sc Po. à 7h30. Chaque sans abris a son territoire. Je suis allé rencontrer les autres sans abris du quartier pour discuter et expliquer ma démarche afin qu’ils ne la prennent pas d’un mauvais œil. Après je suis allé me poser seul dans un coin. 

Tweets 2 Rue : Tu devais rester une semaine à la rue, tu as tenu une seule journée. Que s’est-il passé ?
Martin : Je suis resté de 7h30 jusqu’à 20 h. Je devais rester dormir, mais mon amie m’a dit : « Ecoute vu l’état dans lequel je t’ai vu dans la journée, il est hors de question que tu dormes dans la rue ». Physiquement ça va, ce n’est pas ça le pire. On peut s’y habituer. C’est psychologiquement  que c’est le plus dur. Le regard des gens. La portée d’un regard est beaucoup plus forte que des mots. On y voit de la haine, du mépris, de la gêne, un peu de compassion de temps en temps, mais c’est rare, de l’indifférence. Et puis l’ennuie vous consume. On s’ennuie toute la journée. On regarde le feu passer au rouge puis passer au vert, les gens marcher, raconter leur vie, leurs plans de sorties ou de soirée. En me mettant à la place de ceux qui restent ainsi toute une année, toute une vie, c’est horrible ! On a l’impression que le monde nous nargue. Je comprends que certains puissent sombrer dans des addictions, pour fuir ces réalités.

Tweets 2 Rue : Comment as-tu vécu ce renoncement ?
Martin : Au départ, personnellement, je l’ai vraiment vécu comme un échec. Après, avec un peu de recul, je l’ai pris comme une leçon. On ne peut pas s’imposer à soi-même la vie d’un sans abris. C’est du masochisme. Ça vous arrive c’est tout. C’est une situation au départ qu’on subit. Et c’est violent. Même si après certains finissent par s’y résigner. Quand je suis rentré chez moi, j’ai pleuré. Pas tant pour moi que pour les personnes de la rue et leurs réalités que j’avais pris de plein fouet. J’ai dormi jusqu’à 15 heures le lendemain.

Tweets 2 Rue : Comment l’a pris ton entourage ?
Martin : Certains m’ont critiqué en me disant que j’étais nul car je n’avais pas tenu une semaine, que je n’avais pas eu le courage d’aller au bout de mes engagements… Mais tout ça n’est pas très important, parce que c’était avant tout pour moi que je le faisais. C’était une expérience personnelle et initiatique.

Tweets 2 Rue : Quels enseignements tires-tu de cette expérience ?
Martin : Ça m’a conforté dans ma volonté d’agir. Qu’il fallait commencer à changer les mentalités. Au lieu d’arrêter tout ce que j’avais entrepris, j’ai commencé à récolter des témoignages de sans abris. Pour leur donner la parole et pour ouvrir les yeux des personnes sur leur condition.

Tweets 2 Rue : De nombreux sans abris évoquent l’indifférence dont ils sont victimes. Tu confirmes à travers ton expérience ?
Martin : Il n’y a qu’une seule personne qui est venue me parler de la journée. Qui m’a demandé pourquoi je me retrouvais à la rue. Sinon tout le monde passait sans rien dire. Pour demander de l’aide ou que les gens viennent il faut les aborder et limite les agresser avec un « bonjour ». Les personnes sont vraiment indifférentes. Vous n’êtes absolument pas considéré, on ne vous voit même pas. (En une journée de manche, il a récolté 4,5 euros et 5 cigarettes, ndlr).

Tweets 2 Rue : Comment as-tu réagi ?
Martin : Cette indifférence ? J’étais choqué. Ça m’a vraiment ouvert les yeux sur le monde. « De toute façon lui c’est une merde, lui on s’en fout ». Et c’est là que j’ai encore plus compris que c’était dramatique ce qu’ils (les SDF, ndlr) vivaient. Au fond de soi-même ça détruit, ça ronge. Vous disparaissez au fur et à mesure. On n’a plus de confiance en soi, on n’a plus envie de faire quoi que ce soit : ça tue l’espoir. Et c’est pour ça, à mon avis, que certaines personnes peuvent sombrer dans l’alcool ou la drogue. C’est horrible, quand tu as tout perdu, que tu puisses te dire que ta vie est finie, que ta vie maintenant c’est ça…

Tweets 2 Rue : Y a-t-il quelque chose qui t’a touché plus particulièrement ?
Martin : J’ai vu une personne qui faisait les poubelles. Ce n’était pas un sans abris, il me semble, mais j’y ai vu la déchéance, les risques de sombrer. Avoir pleinement conscience que cette personne demain pouvait très facilement basculer et se retrouver à la rue était quelque chose de très dur.

Tweets 2 Rue : Quelles réflexions cela t’a-t-il inspiré de regarder le monde de par terre ?
Martin : Ben déjà on est spectateur. Parce qu’il n’y a que ça à faire.  On assiste à tout et on commence à observer. Le monde est en soi très silencieux. Il y a le bruit des voitures, mais pas le bruit des gens. Ils ne parlent pas entre eux. Les gens s’ignorent. Ils sont dans leur monde. Ils marchent tout droit, comme des robots, isolés dans leurs pensées. On est tous individuels. Je me rends compte finalement que personne n’existe dans la société comme je l’ai vue.

Tweets 2 Rue : Et c’est différent chez les sans abris ?
Martin : Avant la crise, les sans abris partageaient tout, m’a-t-on expliqué. Ils vivaient un peu en communauté. Aujourd’hui ils se sont plus individualisés pour survivre. Ils vivent sur leur garde constamment.

Tweets 2 Rue : La rue t’a-t-elle parue dangereuse ?
Martin : C’est un peu la loi de la jungle de ce que j’ai pu comprendre. Tu peux te faire détrousser pendant que tu dors, agresser même pour un duvet. Sans compter les mauvaises rencontres comme ce SDF qu’on a récemment aspergé d’essence et brûlé vif. Ils n’ont rien, mais ils ont peur de tout perdre. Ils se battent souvent, habitués à une certaine violence, pour se protéger. C’est principalement la nuit que c’est dangereux. Pour les femmes c’est encore une autre histoire. Nelly, sans abris depuis 20 ans, m’a confié que dans un foyer, elle avait une chance sur 2 de se faire violer.

Tweets 2 Rue : Tu administres une page Facebook autour de ton expérience. Quels sont les retours que tu as ?
Martin : Les retours sont très positifs et ça fait chaud au cœur. Certains m’ont dit merci. Que grâce aux témoignages que j’ai apportés ils ont changé leur regard sur les sans abris. Un ancien sans abris m’a remercié pour mon « combat contre l’ignorance ».

Tweets 2 Rue : Ton action est une action de sensibilisation. Quelles autres initiatives te sembleraient efficaces et pertinentes en la matière ?
Martin : Un jour j’ai vu une petite fille poser la main sur un SDF en disant à sa mère qu’il fallait aider cette personne. Sa mère lui a répondu : « touche pas c’est sale ! ». Pourquoi ne pas commencer par l’éducation des enfants ? Parce qu’après tout, c’est là que les préjugés et les stéréotypes se transmettent. Apprendre à l’école à dire SDF ou sans abris à la place de clodo avec tout ce que ça draine comme images négatives. Apprendre aux jeunes que ça peut arriver à tout le monde, qu’aucun humain n’est comme ça par plaisir, mais plutôt par dépit, et que ces personnes méritent, comme tout un chacun, respect et considération.



Nous sommes fiers de le compter aujourd'hui parmi les prochains contributeurs et membres actifs de Tweets 2 Rue


2 commentaires:

Guillaume Sbaffi a dit…

Merci

David Franki a dit…

Personnellement je vais être dehors dans quelques jours mais il n'y a pas besoin, en tout cas pour ma part, d'y être, que ce soit pour une expérience ou réellement pour se rendre compte de ce qu'engendre comme valeurs des siècles, si ce n'est des millénaires d'élan d'une société ou l'humain est systématiquement mis de côté au profit de mécanismes monétaristes érigés en quasi divinité. on peut voir ça dans son couple, aux infos, dans son travail mais il faut saluer votre courage qui démontre que vous aviez déjà des valeurs un peu plus humaines et qu'il n'était probablement même pas nécessaire que vous enduriez cette expériences pour en prendre conscience.

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